19 janvier 2009 1 19 /01 /janvier /2009 17:03

 

Cet article est extrait de la revue Kadam N°33, publiée par l’Institut Vajra Yogini l’hiver 2006. Il est la transcription d’une interview d’un moine reconnu pour ses retraites Vipassana, le très cher Vénérable Antonio, ci-joint en photo.


Avant de passer à l’article proprement dit, il semble utile de rappeler le principal objectif d’une telle pratique. Comme l’explique très clairement l’affichette présentant une des retraites Vipassana guidées par le Vénérable Antonio à l’Institut Vajra Yogini, l’ultime but est d’arriver à une expérience et une compréhension fondamentale des quatre vérités, à savoir :

-         Ce qui doit être réalisé, c’est à dire la vérité de la souffrance ;

-         Ce qui doit être abandonné, c’est à dire la vérité de la cause de la souffrance ;

-         Ce qui doit être expérimenté, c’est à dire la vérité de la cessation de la souffrance ;

-         Et ce qui doit être développé, c’est à dire la vérité du chemin.

 

 

« Le Vénérable Antonio, un enseignant de la FPMT (Foundation for the Preservation of Mahayana Tradition), guide des retraites silencieuses de dix jours dans le style Vipassana classique, tout autour du monde. L’Institut Vajra Yogini l’a déjà accueilli plusieurs fois… Martin Boudin (MB), un retraitant, a interviewé le Vén. Antonio au terme de la retraite Vipassana d’un mois, organisée chaque année au Root Institute à Bodhgaya, en Inde.

 

MB : En général, ce type de retraite n’est pas associé à la tradition tibétaine. Comment a-t-elle été conçue ?

 

Vén. Antonio : Cette retraite est basée sur la technique Vipassana classique mais elle comporte aussi des éléments du Mahayana – un peu de méditation Mahamudra de base et une insistance particulière sur la pratique de l’acceptation telle qu’elle est enseignée dans les textes de l’entraînement de l’esprit (Lo-djong). Et ceci est enseigné dans le contexte du Mahayana. L’accent est mis particulièrement sur la compréhension des trois sceaux de l’existence : sa nature insatisfaisante, impermanente et dénuée de soi. En ce sens, c’est vraiment du Vipassana classique.

Il me semble que nous pouvons parler de deux types de confusion : intellectuelle et émotionnelle. La confusion intellectuelle est éliminée par l’étude, la confusion émotionnelle grâce à la vision profonde. L’approche, particulièrement dans notre tradition, est d’éliminer la confusion intellectuelle. Mais les étudiants du Dharma en Occident sont tellement submergés par la confusion émotionnelle ! D’après ma propre expérience en Vipassana, il semble qu’une approche très simple peut aider à l’éliminer.

 

MB : Pendant la retraite, vous parliez de l’approche conceptuelle comme n’étant pas adaptée à l’esprit occidental du fait que nous sommes déjà tellement remplis de concepts.

 

Vén. Antonio : Cela dépend ce que vous entendez par « approche conceptuelle » et à quelle branche de pratique vous faites référence. Nous parlons évidemment de méditation et pas d’étude. Pour étudier, il est évident que nous avons besoin de penser, d’utiliser des concepts. C’est dans le contexte de la méditation qu’il y a débat, discussion pour savoir si les concepts sont utiles ou non. Si, par méditation, nous faisons référence à une pratique où l’on tente de générer un certain ressenti sur lequel on demeure et avec lequel on se familiarise, alors là, bien sûr, on a besoin d’un certain processus de pensée. C’est ce que nous faisons principalement lorsque nous méditons sur le lam-rim. Si d’un autre côté, nous faisons référence à une pratique où l’on n’essaye pas de générer quoi que ce soit mais où l’on regarde simplement les choses telles qu’elles sont, alors, on n’a pas besoin de concepts. Dans ce cas là, les concepts sont surtout un obstacle.

Mais il y a un réel malentendu en ce qui concerne l’absence de concepts en méditation. Pas de concepts ne veut pas dire : pas de pensées, au sens de « ne pensez pas ! ». Pas de concept signifie ici observer silencieusement ce qui se présente. Si nous prenons par l’exemple la colère, avons-nous besoin de la conceptualiser quand elle s’élève ? Quand quelque chose arrive, avons-nous besoin d’y réfléchir pour comprendre ce qui se passe ? Avons-nous besoin de conceptualiser la douleur pour savoir que c’est de la douleur ? « Humm…. Est-ce de la douleur ? ou quelque chose d’autre ? »

Dans la méditation de la vision pénétrante et de l’attention, comprendre a un sens très différent. Ce n’est pas une compréhension qui naît d’une acquisition de connaissances mais c’est simplement voir clairement les choses telles qu’elles sont, avec une attention nue. Attention nue, signifie laisser l’expérience parler d’elle-même sans l’interrompre par des plaintes ou des lamentations, qui sont des conceptualisations… C’est comme ça que l’on devrait regarder les émotions perturbatrices, avec la discipline de non-conceptualisation. C’est cela que j’entends par approche non-conceptuelle.

 

MB : Comment le développement de l’attention est-il enseigné dans la tradition tibétaine ?

 

Vén. Antonio : La question n’est pas de savoir où c’est enseigné mais comment s’est pratiqué. Dans la tradition Théravada, par exemple, il y a des monastères et des centres de méditation où les gens s’entraînent ensemble à la pratique de l’attention. Dans notre tradition tibétaine, il me semble que c’est à chacun, individuellement, de s’engager dans ce type d’entraînement.

Les quatre fondements de l’attention sont enseignés par les Maîtres, mais pas dans un contexte de retraite. En général, c’est un enseignement qui ne comprend quasiment aucune méditation. C’est une chose d’étudier les quatre objets de l’attention : la condition du corps, les sensations, la conscience et les dharmas. C’est une autre chose de les contempler, non pas conceptuellement mais à l’aide de l’investigation silencieuse. La difficulté n’est pas que nous n’entendons pas parler de vigilance, mais nous ne voyons personne la pratiquer. Il n’y a pas de pratique organisée, comme les études, de façon collective. Sans s’asseoir et pratiquer ensemble, il est extrêmement difficile de cultiver et de développer l’attention car cela demande beaucoup d’inspiration. Il est facile de s’asseoir pendant quatre heures en psalmodiant et se balançant, mais rester assis calmement et observer son propre esprit est très difficile. C’est seulement en s’asseyant et en s’entraînant ensemble que l’on peut trouver le courage nécessaire pour suivre cette discipline. Et si nous ne commençons pas, dès le tout début, à nous entraîner – pas individuellement mais collectivement – à la pratique de la vision profonde et de l’attention, alors probablement, quand nous commencerons une retraite sérieuse, nous réaliserons que nous ne sommes pas même capables de nous asseoir. Ce qui manque, et qui n’est probablement pas compris, c’est que la pleine conscience doit être pratiquée collectivement.

 

MB : Quelle a été la réaction par rapport au fait que vous enseigniez cette pratique ?

 

Vén. Antonio : Est-ce que mes Maîtres approuvent ce que j’enseigne ? Lama Zopa Rinpoché est le seul avec lequel j’en ai un peu parlé. J’ai commencé à lui expliquer ce que je faisais et il a dit : « C’est bien ». Lama Zopa Rinpoché s’inquiète du fait que la pratique de la pleine conscience est utilisée par beaucoup de gens en Occident comme une simple méthode pour se sentir bien et en paix, sans réel intérêt pour la pratique réelle du bouddhisme. Je suis tout à fait d’accord avec lui. L’attention dans le bouddhisme fait référence à « l’attention juste », le septième stade du sentier octuple, ce n’est pas simplement l’attention. Le terme « juste » ne signifie pas « juste » comme étant l’opposé de « faux ». Cela veut plutôt dire voir les choses telles qu’elles sont : insatisfaisantes, impermanentes et dénuées de soi ; « juste » dans ce sens là.

Quand nous commençons à voir les choses de façon juste, nous commençons à comprendre l’existence, la vie, notre soi, le Dharma. Ceci n’est pas simplement réalisé en conceptualisant comme nous le faisons normalement, mais par l’observation – parce que la vie est insatisfaisante, impermanente et vide de soi. Ce n’est pas une opinion ; c’est simplement comme cela. Voilà le type d’attention que j’enseigne. Quant à la réaction par rapport au fait que j’enseigne cette pratique, elle a été très positive.

 

MB : Pour vous quelle est l’essence du bouddhisme ?

 

Vén. Antonio : L’essence doit être ce qui est essentiel pour nous. Et qu’est-ce que c’est ? Sila, la moralité/discipline. C’est cela qui a comme résultat immédiat d’amener la paix de l’esprit. Sila, qui veut dire cool (ou tranquille), est ce qui calme les passions : la confusion, le désir attachement, et la colère, appelés les trois feux ou les trois poisons. Sila est notre meilleure arme contre la tristesse. Quand la vacuité arrive, Sila a déjà mis à genoux les concepts perturbateurs. Alors il ne reste plus à la vacuité qu’à leur couper la tête. Pour nous, la moralité/discipline est l’essence réelle, car sans elle il ne peut pas y avoir de réalisations. On pourrait avancer que c’est plutôt la vacuité qui est l’essence réelle ou, dans le cadre du Mahayana, dire que c’est la bodhicitta. Mais sans commencer par apaiser notre confusion avec l’eau de Sila, la bodhicitta ne sera-t-elle jamais générée ? La vacuité ne sera-t-elle jamais réalisée ? Lorsque nous sommes vraiment heureux, nous ne sommes pas vraiment intéressés par la pratique. Et nous ne nous y intéressons pas non plus quand nous sommes malheureux. Sila est ce qui apaise ces deux extrêmes, ce qui fait que l’esprit n’est ni heureux, ni malheureux, créant ainsi une condition favorable pour commencer la pratique. La question n’est pas de savoir quel texte étudier en premier, mais quelle est la première pratique à adopter. Formulée ainsi, la réponse est clairement Sila : la moralité/discipline. C’est cela, l’essence du bouddhisme.

 

Pour plus d’informations sur les retraites guidées par Antonio : http://www.venantonio.com/. »

 

 

Source revue kadam N°33/Institut Vajra Yogini

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